Deux frères (de Grandbois/ Fougereux de Grandbois) , l'un conseiller du Roi à Clermont-Ferrand, l'autre réfugié à Genève et devenu “minis­tre”, s'engagent dans une controverse théologique de haut niveau.

Il s'agit de tout un lot de manuscrits datant des années 1754, 1755 et 1756, découvert dans les archives privées d'une famille aujourd'hui catalane. J’avais publié cette curieuse correspondance qui est une bonne introduction aux théologies catholiques et protestantes (caractérisant les débats plutôt du XVIIe siècle) dans la Revue d’Histoire et de Philosophie Religieuses de Strasbourg ... Je viens de retrouver les amis qui conservent ce “trésor historique “ dans leur grenier !...


mercredi 28 mars 2012


a Monsieur. Monsieur de Grandbois Conseiller du Roy au Présidial et séné­chal. A clermont Ferrant en auvergne.
Mon très cher Frere
Vos lettres me font un si grand plaisir, que quelques choquants que soient les termes dont vous vous servés, je ne laisse pas de les prendre en bonne part, étant persuadé, que vous vous intéressés véritablement à mon salut. Mais vous me permettrés aussi de vous dire que vous ne pesés pas assés mes raison et que vous revenés toûjours à vos idées, car quoique les Ecrivains sacrés parlent de corps, de chair, de sang, il ne s'ensuit pas qu'on doive prendre ces expressions à la lettre, comme je me flatte de vous l'avoir suffi­samment prouvé. Vous m'imputés d'avoir adopté tous les malheureux principes des Héretiques en falsifiant ou interprétant les textes de l'Ecriture s.te a ma fantaisie Je ne sçai, Mon cher Frere, quel est le texte que j'ai falsi­fié, car je n'en ai cité aucun que je n'aie tiré de la Bible de Louvain qui ne doit point vous être suspecte. Quant à l'interprétation que je leur ai don­née, je l'ai prise des Pères de l'Eglise, que vous auriés tort de regarder comme Hérétiques. Je vous ai dit avec Tertulien, que J.C. aiant pris du pain, le fit son corps en disant ; Ceci est mon corps, c'est à dire, ajoute ce Pere, la figure de mon corps. Je vous ai dit encore avec St Augustin ; Le seigneur n 'a pas fait difficulté de dire, ceci est mon corps, quand il donnoit le signe de son corps Et avec St. Chrysostome et Gelase, que le pain consa­cré est honoré du nom du corps du seigneur, encore que la nature du pain demeure toûjours, que la substance ou la nature du pain ne cesse point d'être au sacrement. Si ceux qui suivent cette Doctrine sont Hérétiques, comme il vous plaît de les appeller, il faudra regarder comme tels les plus saints Docteurs des premiers siècles de l'Eglise. Vous aves raison, Mon très cher Frère, de me dire que je ne recevrai point la décision du 4e Concile de Latran tenu sous le Pape Innocent 3. Cependant ce Pape avouoit qu'il res­tait dans l'Eucharistie une certaine panéité et vénéité qui apaisent la faim et la soif. Je ne sai si ce sentiment est bien conforme à celui de la transubstanciation, tel que vous l'établisses aujourd'hui. Vous n'auriés pas dû me par­ler de ce corps si respectable des Peres qui composoient ce Concile. Mathieu Paris Religieux Bénédictin de la Congrégation de Clugni, homme savant et d'une très rare probité qui fleurissoit vers le milieu du 13e Siecle, en pensoit bien différemment « Le peu de foi, dit-il, qui restoit alors, et qui  n'étoit plus qu'une petite étincelle de feu, s'éteignit entièrement, tout se  réduisit en cendres. L'on commettoit le crime de simonie sans honte.  L'usure étoit publique et rongeoit également les grands et les petits. La  charité s'étoit évanouie, la liberté ecclésiastique étoit périe, la Réligion  anéantie, et la ville de Sion étoit devenue une infâme protituée sans  pudeur, comme sans chasteté. On ne voioit tous les jours que des gens dela derniere lie du peuple, sans lettres et sans vertu, armés de Bules Romaines, qui pilloient impunément tous les revenus accordés par nos  ancetres aux Réligieux pour leur nourriture, la subsistance des Pauvres  et l'exercice de l'hospitalité, sans avoir aucun respect pour les priviléges qui leur avoient été accordés. Il falloit payer sur le champ tout ce qu'ils demandoient, autrement vous étiés frapés de foudres et d'ana thèmes. Et si ceux qu'on pilloit ainsi, vouloient se défendre par quelqu'apel, ou par le moyen de leurs privilèges, aussi tôt venoit un Prélat  authorisé d'un bref Papal, qui les excommunioit. On dépouilloit ainsi le monde hardiment, insolemment, impunément, selon ce mot du Poète :  Les armes à la main un Puissant vous supplie. Cela fut cause que là où l'on voioit qu'auparavant les gentils hommes et les Ecclésiastiques rentés, les Patrons des Eglises et tant d'autres avoient accoutumé d'embellir les terres de leurs Domaines, de recevoir les passants et les bien traiter, recueillir et secourir les pauvres, on n'y voioit plus que des scélérats des perfides, des fripons de procureurs et des fermiers Romains qui  ravageoient tout ce qu'il y avoit de bon, et le faisoient tenir à leurs Maîtres  qui vivoient délicieusement du patrimoine du Crucifix, et faisoient  parade des richesses, ou plûtôt de la mendicité d'autrui. De quelle  douleur n'étoit-on pas touché quand on voioit les larmes des gens de bien, leurs tristes plaintes, leurs sanglots amers pour ces injustices et qu'on entendoit ces cris lamentables qui fendoient le cœur : il nous seroit plus avantageux de mourir, que de voir ces spectacles d'horreur et toutes ces funestes calamités qui désolent nôtre nation et scandalisent les Saints ! O sollicitude stérile de la Cour de Rome ! O aveugle ambition ! Nous souffrons tous pour ses désordres. Et cette Eglise Universelle que  que tu devrois défendre par ton authorité et par tes biens immenses, se plaint que c'est toi même qui l'opprimes. Tel est le témoignage que rendoit à ce grand nombre de témoins si respectables ce Docteur qui fut chargé de réformer des Monastères et d'établir par tout la discipline monastique.